Un chien de pays oublié
Autrefois, chaque région avait , à côté de races canines parfois reconnues, des populations de chiens sans standard défini. Ces animaux étaient principalement utilisés pour la conduite des troupeaux, la garde, voire parfois la chasse.
Jusqu’au début des années 1980, le seul chien de berger présent en Auvergne était un animal à la robe variable et à l’intelligence aigüe.
Documentée depuis la première moitié du XXe siècle dans sa zone de naissance, la population du chien de berger d’Auvergne aurait pu disparaitre, comme tant d’autres races bergères l’ont fait. Les raisons de ces disparitions sont multiples ; qu’il s’agisse de changements intervenus dans le monde agricole avec un moindre besoin de chiens de troupeau, d’un manque d’intérêt pour la race au-delà d’une zone géographique très restreinte, ou d’effectifs si faibles que les sujets ont été de plus en plus souvent croisés avec d’autres chiens, ce qui favorisait malheureusement la disparition de la population initiale.
Ces races locales faisaient pourtant partie du paysage pastoral des différentes provinces françaises, chacune avec ses particularités, relevant des capacités de travail mais aussi de critères physiques qui les identifiaient immédiatement. Leur naissance tenait parfois du hasard, mais rapidement, les besoins et les goûts des paysans les installaient dans le système agricole. Peu à peu les spécificités physiques permettaient de mieux identifier les chiens comme appartenant à une même race, alors que les aptitudes de travail correspondaient toujours plus aux pratiques, selon le type d’élevage ou la topographie rencontrée.
Le berger d’Auvergne n’a bien sûr pas échappé aux vicissitudes connues par ces races bergères aujourd’hui disparues, ou s’amenuisant sans programme de sélection réelle. Le Labrit dans les Landes, le berger du Languedoc (le Farou), ou le berger de la Crau sont des exemples de ces races. Les changements dans l’élevage agricole, avec des exploitations moins nombreuses mais plus grandes, et le recours toujours plus aisé et modulable aux clôtures et filets ont considérablement modifié les besoins de chiens de berger. Les remembrements (redistributions des terres agricoles) aussi, réduisant parfois de beaucoup les déplacements hors du foncier de l’exploitation. Accompagnant ces nouvelles pratiques, le border collie s’est imposé partout, ses aptitudes originelles le prédisposant à un travail qui tendait à remplacer celui de la « garde » connue jusque-là ; celle de l’homme ou la femme et son chien accompagnant tout au long de la journée un troupeau paissant là et ailleurs, sans clôtures. Ainsi donc la disparition du chien de berger d’Auvergne semblait programmée, et espérer pour lui un sort différent de ces races aujourd’hui presque oubliées passait pour une utopie.
Un détail cependant devait tout changer ; l’attachement au terroir de beaucoup d’agriculteurs auvergnats qui n’entendaient pas laisser perdre cette race, ancrée dans son biotope. On notera sans surprise que si la race a pu se maintenir, c’est presque exclusivement grâce aux agriculteurs locaux ; les mêmes qui se sont efforcés de conserver d’autres races rustiques, comme la brebis Rava, la vache Ferrandaise ou la chèvre du Massif-Central alors que les modèles économiques prônaient d’autres races plus productives. Mais la rudesse du climat d’Auvergne, le sol souvent assez pauvre et l’amour du pays étaient autant de raisons à leur maintien. Aujourd’hui ces brebis ou vaches du cru se portent très bien, comme en certaines régions des variétés anciennes de fruits ont su renaître.
C’est ainsi que, sans bruit ni volonté de visibilité, nombreux ont été ceux qui ont élevé des bergers d’Auvergne générations après générations, canines comme humaines. C’est une situation remarquable et quasiment unique en cynophilie car elle a abouti à la survivance d’une race qui n’a rien d’une idéalisation ou d’une tentative de reconstruction trop tardive. L’iconographie abondante et les textes permettent d’attester l’existence de ce chien, la persistance d’un type et d’une construction générale bien définis depuis plus d’un siècle, malgré des décennies de changement du monde agricole.